Les dents du bonheur
Auteur : Dorothée Piatek
Editeur : Petit à Petit
Année : 2008
Un roman incisif et jamais mélo sur la quête d’un gamin né sous X qui va partir à la recherche de ses « vrais » parents.
Les premières lignes :
" Six heures, sursaut. Mon oreiller est une fois encore trempé. Une semaine que j’enquille les cauchemars et me réveille poisseux, les cheveux plaqués au crâne. Tout est embrouillé dans ma tête et je passe mes journées à tenter tant bien que mal de recaler les choses à leur place, à me raisonner, en vain.
Pas facile de poser le pied-à-terre la gueule enfarinée, les épaules déjà voûtées et un goût d’angoisse dans la bouche. Ça fait huit jours que je me fais chier comme un rat mort à l’intérieur, et que je me délabre de l’extérieur. Pas envie de parler. Pas envie de répondre.
Faut pas me poser de question. Trop longtemps que j’attends ce moment. Je ne pensais pas en baver à ce point-là. J’aurais pu demander de l’aide, mais personne ici n’est capable de comprendre qu’une bombe a explosé dans ma tête quand j’avais 7 ans et que depuis je fais plus confiance à personne.
Ils étaient tous les deux là, à me regarder et pourtant ils n’ont rien vu.
Alors, douze années plus tard, que pourraient-ils comprendre de tout ça…
Personne ne peut me comprendre."
CRITIQUE DE CITROUILLE (association des libraires indépendants)
http://lsj.hautetfort.com/dernieres_lectures/
* Lignes de vie, Petit à petit - 7 €
"Quelques mois seulement après Né sur X d’Anne Percin, voici un nouveau roman abordant les thèmes de l’adoption et de la naissance sous X — une approche aussi différente que réussie.
Le jour du septième anniversaire de Gabriel, ses parents lui ont révélé qu’il était un enfant adopté. Ils ne sont plus jamais revenus sur le sujet par la suite, leur fils ne semblant pas avoir été affecté par la nouvelle. En réalité, voilà bientôt douze ans que Gabriel, obsédé par la question de ses origines, mène une vie douloureuse faite de ressassement et de repli sur soi. Jeune majeur, il entreprend sans en parler à quiconque des démarches administratives pour tenter de découvrir l’identité de sa génitrice. Celle-ci ayant accouché sous X, il n’y a pas moyen de l’identifier. Dans la lettre laissée à Gabriel signée de son prénom, elle explique sa décision de le confier à l’assistance publique, précisant en outre qu’elle n’avait pas informé le géniteur de Gabriel de son état de grossesse. Au détour d’une phrase, ce seul indice : au moment de leur liaison, l’amant de la jeune femme terminait ses études aux Beaux-Arts. Il n’en faut pas plus à Gabriel pour se lancer à la recherche de cet homme. Il cesse pour cela d’aller en cours et ses parents ne tardent pas à le remarquer. Longtemps larvée, la crise familiale paraît sur le point d’éclater... La souffrance accumulée au fil des ans a rendu Gabriel agressif, presque misanthrope. Mais si elle vise à peu près tout et tout le monde sans distinction, sa colère demeure intériorisée, qui alimente ses tourments en un cercle vicieux dont le jeune homme semble impuissant à s’extraire. Quelle serait sa réaction s’il devait retrouver ses géniteurs ? La réalité ne risquerait-elle pas de le décevoir terriblement ?
Ce roman de Dorothée Piatek saisit le lecteur d’emblée. L’intensité du ressentiment éprouvé par Gabriel impressionne et, même si elle peut mettre mal à l’aise, c’est aussi elle qui rend le personnage émouvant. La réconciliation entre le jeune homme et sa sœur cadette permet à celui-ci de comprendre à quel point il a pu être injuste, au moins envers elle. Quant à la fin du récit et à la décision de Gabriel, elles rejoignent la conclusion audacieuse apportée par Jacques Ertaud à son adaptation télévisée du Sans Famille d’Hector Malot : trahison du roman mais véritable prise de position humaniste, qu’il me paraît d’autant plus important de saluer que notre époque tend à réduire la filiation au biologique, au mépris de sa dimension humaine et culturelle. Le titre du livre (en référence aux incisives écartées de Gabriel et de son géniteur) renvoie, me semble-t-il, à cette représentation « biologisante » de la filiation, celle qu’abandonne définitivement le personnage à l’issue de sa recherche.
Thomas Savary, Voyelles"
Publié dans dernières lectures du 22 mars 2008
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